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Daté Barnabé-Akayi : cet écrivain de l’inattendu

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Si vous êtes passionnés de littérature, vous vous êtes peut être déjà surpris d’étonnement devant La Disparition, le roman de Georges Perec dans lequel l’auteur évite soigneusement et magistralement d’employer la voyelle « e ». Ou bien vous avez déjà eu un sentiment similaire devant Verre cassé,  le  roman sans ponctuation du congolais Alain Mabanckou. Vous pourriez avoir le même sentiment à la lecture d’Errance chenille de mon cœur, le nouveau (en fait premier) roman de Barnabé Akayi Daté. Et peut être mieux. Plus qu’un simple jeu de style, l’auteur y invente presque une nouvelle façon d’écrire, loin de tous les canons de l’écriture romanesque.

L’écrivain Barnabé Akayi Daté est  bien connu dans le paysage littéraire béninois. En quelques années d’existence dans le milieu avec à la clé la publication d’une oeuvre florissante dont la qualité est reconnue et saluée unanimement par la critique et le public. De la nouvelle à la poésie en passant par le théâtre et désormais le roman, il a touché à tous les genres. Sans oublier ses essais et ouvrages pédagogiques. Il s’est fait aussi connaître par ses interventions à la fois sur les plateaux télés, sur les ondes radios et dans les rencontres littéraires au pays comme à l’extérieur. C’est un personnage atypique que même ses plus proches compagnes ont dû à appréhender. Son reflet, vous pouvez le voir dans ses œuvres.

Le samedi 14 février 2015, le jour du lancement du roman, l’auditorium de l’institut français réservé à cet effet ne suffit pas pour recevoir le monde qui s’est déplacé pour l’occasion. Les hommes et femmes, jeunes et adultes,  enseignants et étudiants,  amoureux des lettres et simples curieux qui s’étaient précipités dans la salle avaient déjà commencé à envisager une autre solution  pour éviter l’étouffement quand comme une rock star, il se pointa à la porte de l’auditorium. A ses côtés Florent Couao-Zotti et Habib Dakpogan. « Ça, c’est du Daté », a commenté la jeune fille qui était assise à mes côtés. Une forte personnalité dont l’algorithme pourrait être défini comme une combinaison de talents, d’irrévérence, de grandeur d’esprit et d’un caractère bien trempé. Le tout coiffé d’un humour décapant. Suivant les instructions de Asdé, l’animateur de la soirée littéraire au cours de laquelle le roman doit être présenté au public, nous nous dirigeâmes  tous  vers le théâtre de verdure de l’institut français de Cotonou, plus vaste.

Pour en arriver là, sa renommée seule aurait suffi. Mais l’homme a soigneusement mis en place une campagne dont lui seul en a le secret : plusieurs extraits du fameux livre avait été publiés sur le réseau social Facebook. L’attente avait été créée. Mais chose surprenante sur laquelle on reviendra plus tard, l’ensemble des commentaires laissés sur les extraits se retrouveront dans le contenu du livre. Drôle de manière d’écrire, en effet. « Un écrivain doit inventer, créer des choses inédites », m’a-t-il confié un jour alors qu’on s’est rencontré lors de la remise des trophées « Plumes dorées ». Et son procédé d’écriture, il l’invente tous les jours.

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Le roman de Daté Barnabé-Akayi raconte l’histoire et surtout les craintes et questionnements hautement philosophiques voir existentielles de la jeune Saniath, son personnage principal. Mais la fiche de lecture s’arrête là. Pour appréhender le contenu du livre, il faudra le prendre, le lire minutieusement du début jusqu’à la fin. Et surtout le relire autant que possible. Ainsi, on pourra se faire soi même son propre diagnostic du « Cas Atavito » comme l’a su bien le suggéré Pascal Okri Tossou, professeur de lettres dans sa note préventive inscrite au début de l’ouvrage. Parce que, entre roman, poésie, pamphlet, journal intime, etc le livre est tout simplement inclassable. Tout comme son auteur. Car si la plupart des auteurs contemporain admirent voir leurs noms cités aux côtés de certains auteurs classiques de la littérature, ne faites surtout pas à Daté l’affront de lui dire qu’il écrit comme untel ou un autre. Ne lui dites pas non plus qu’on pourrait ranger son oeuvre dans un certain courant « néo-négritude ».

« Errance chenille de mon coeur » est une oeuvre singulière que l’on rencontre rarement dans la littérature. Un ovni dans la littérature béninoise et peut-être dans la Littérature tout simplement.

Prétextes

C’est un roman fleuve qui paradoxalement ne pèse que 258 pages. Ici, il n’y a pas de digressions. Chaque mot a un rôle à jouer. Même les onomatopées  tirées du parlé populaire impossible à traduire dans la langue de Molière. Quel mot français aurait pu décrire dans sa valeur intrinsèque le sentiment de Saniath quand elle crie Azé ! lorsqu’elle décrit un épisode de ses nombreux ébats amoureux. Mais dans le fond, tout le roman n’est que prétexte. Prétexte pour s’attaquer avec des mots à des problèmes de société que la plupart des gens évitent d’aborder. L’auteur nous plonge sans langue de bois dans le politiquement incorrect. Car le mérite de Daté, c’est de mettre des mots sur les maux sur lesquels ses concitoyens ne mettent que du silence. Là où tout le monde s’arrête et se cache derrière des « Dieu fera ». Quand on lit cette oeuvre dans laquelle l’auteur ne force pas l’écriture, on vit forcément une sorte de catharsis d’autant plus que l’auteur reprend pour son compte nombres de sentiment du lecteur et l’exprime de fort belle manière. Prenez cet extrait :

Au centre de santé, mes oreilles ont capté une conversation très enrichissante. J’y suis allée avec un ami à qui j’ai parlé de mon rêve de devenir romancière. L’ami connaît l’un des locuteurs. Il m’a présenté à celui qu’il connaît. Paraît qu’il écrit aussi. Il serait poète, dramaturge, nouvelliste, essayiste, et plein de choses du même genre. Son visage me dit quelque chose. Je lui ai demandé si je suis supposée le rencontrer quelque part. Il répond : peut-être à la tv ! Oui, c’est ça ! C’est à la tv ! Je l’ai vu souvent sur Bonjour Citoyen d’Expédit Ologou. Ça, c’est un bon journaliste, Expédit Ologou ! C’est une émission que beaucoup de gens aiment ! Sauf que quand on les a renvoyés et supprimé l’émission, personne n’a marché pour montrer son mécontentement – alors qu’on est dans un pays où chaque jour, on marche. C’est comme si on vivait dans un pays où on encourage la lâcheté, la peur, l’irresponsabilité. Un pays où il est formellement interdit dans la Constitution de se soulever contre l’injustice ! Drôle de pays ! Même au Burkina où la démocratie claudique depuis que Sankara a légalement cédé sa place à celui que le peuple vient de chasser, on retrouve la puissance légendaire de l’empire Mossi. Ah les Béninois ! avec les formules de Dieu fera ! Et nous-mêmes là, on fera quoi ? En tout cas, ces jeunes de Bonjour Citoyen (Wilfried, Wilson…) ont sensibilisé la population à la vigilance. Mais devant l’hypnose des sandwiches et des coca-cola, on résiste rarement !

Je me souviens toujours de cette émission. Je la regrette, je dois dire. Un jour, un ministre de la santé est venu. Attention, ce n’est pas ce n’est pas Gazard, hein ? Gazard, tout le monde l’aime, enfin presque tout le monde. C’est un diamant de la santé. Le ministre dont je parle est un homme. Paraît qu’il ne sort jamais de la maison sans sa bible. Expédit Ologou lui lance : Monsieur le ministre, merci d’avoir accepté notre invitation – en fait, il n’est pas prévu dans le chronogramme et serait venu avec son propre conducteur : c’est mal connaître Expédit Ologou –, dites-nous, quel est le bilan de morts que le CNHU a enregistré ces derniers jours à cause des grèves répétées ? Le ministre est cloué, abasourdi ; genre, ce n’est pas ce qu’on s’est dit en coulisses…

Repères nécessaires

Cependant, le roman est particulier. Sa compréhension (s’il y en a une) n’est pas donnée. Il faut des repères à certains publics pour en comprendre la profondeur et parfois quelques simples subtilités.

Le roman est paru en février 2015. Et il commence par un « François Mensah s’est endormi » qui fait étrangement écho à un certain « Aujourd’hui, maman est morte » de 1942, signé Albert Camus. Mais François Mensah, lui, était un personnage réel très bien connu au Bénin. Journaliste sportif de renom sa mort avait suscité un émoi national sûrement à cause de son jeune âge. C’est dans cet univers que se déroule le roman qui n’est quasiment plus une fiction. Le lecteur le vit (au moins au moment de sa sortie) comme un compte rendu qu’on lit dans un journal tant les traces de l’actualité chaude sont abondantes. De la chute de Compaoré au Burkina-Faso à la campagne électorale qui s’annonçait à cette époque, en passant par le virus Ebola qui faisait encore parlé de lui, tout y passe. Une sorte de fiction augmentée comme pour faire écho à la réalité augmentée qui menace de plus en plus d’investir nos quotidiens. Il va jusqu’à être un personnage de son propre roman… c’est vous dire. Une longueur d’avance ce Daté Barnabé-Akayi ? Peut-être bien que oui ! A propos du style, une amie de l’auteur parlera de « présentialisme ». Mais le style de Daté, personne n’en parlera aussi bien que lui… et ses mots. C’est pour cela il ne cessera jamais de nous surprendre.



Entretien avec Daté Barnabé-Akayi, l’une des meilleures plumes de la littérature béninoise

Daté Atavito Barnabé-Akayi, est un écrivain béninois né le 24 septembre 1978 à Kpalimé au Togo. Il est aussi enseignant des collèges et lycées. Après la publication de manuels collectifs de français amorcée en 2007, c’est en 2010 que commence (officiellement) sa carrière d’écrivain. Moins de dix ans plus tard, sa bibliographie est riche d’une quinzaine d’œuvres les unes aussi remarquables que les autres. De fait, son écriture est saluée par la critique et il est adoubé par ses aînés. En effet, depuis ses premiers pas dans la littérature, le public béninois a découvert en lui, et à travers ses écrits, un auteur atypique, un style nouveau et inclassable. Daté Atavito Barnabé-Akayi est un écrivain audacieux, pour ne pas dire engagé.

C’est en tant qu’un de ses anciens élèves qu’il m’a accordé cet entretien qui nous plonge dans son univers. L’auteur nous livre quelques-uns de ses projets d’avenir.

 

Photo: stardubenin.blogspotcom

Photo : stardubenin.blogspotcom

Bonjour, je commence par une question simple, comment êtes-vous venu à la littérature ?

Daté Barnabé-Akayi: 

Par l’exemple.

J’ai vu, enfant, mon père lire et nous recommander la lecture, surtout de la Bible. A l’école, j’aimais lire. Et finalement j’ai pu faire des études de lettres où l’on est abreuvé des questions existentielles ! Après un si long déjeuner littéraire offert par Huannou, Midiohouan, Bogniaho, Médéhouégnon, Kapko…, votre esprit, à votre propre insu est si agréablement constipé que la seule thérapie qui puisse vous sauver, reste l’écriture. On peut dire que je suis venu à la littérature pour déverser le trop-plein de silences, d’ennuis ou de nuits consommés depuis ma tendre enfance.

De l’autre côté, enseignant, il y a que j’aime à montrer à mes apprenants, un peu comme Apollinaire Agbazahou, que l’écrivain n’est nullement extraordinaire. On peut dire également que je suis venu à l’écriture, à la publication par le besoin de servir et de montrer une démythification et une démystification de l’acte d’écrire et de publier. Car, enfant, j’ai souvent pensé que tous les écrivains dont on nous parle sont morts et inaccessibles !

Aviez-vous envisagé d’autres destins que la littérature ? quels étaient vos autres centres d’intérêt ?

D. B-A.:

Bien évidemment !

J’ai toujours rêvé d’être un menuisier au sens propre du terme. A défaut, je suis devenu un menuisier des lettres, celui qui taille de nouvelles polysémies ! La littérature est un grand imprévu dans ma vie. Et quand finalement l’écriture m’a épousé, j’ai toujours rêvé publier à titre posthume, un peu comme Pensées de Blaise Pascal. Ma route a dévié vers la publication sur insistance de mes proches et suite à la nécessité de donner à lire à mes apprenants des réalités actuelles et éternelles.

Je suis quelqu’un qui s’ennuie vite de sorte que j’ai plusieurs divertissements. Et ma grande peur est que l’acte d’écrire ne m’ennuie un jour !

Jusque-là, je sais que vous êtes auteur de recueils de poèmes, de pièces de théâtre et aussi de nouvelles. Qu’appréciez-vous dans ces formes ‘’courtes’’ ?

D. B-A.:

Leur brièveté ! Etre concis a quelque chose de captivant, de direct, d’attachant voire de mémorable et d’immortel! Et à l’heure où tout se mesure au temps, il vaut mieux ne pas perdre le temps au lectorat (ou à l’auditoire) qui n’en a pas. Mais surtout parce que ces genres littéraires n’autorisent guère la digression !

A ce propos, à quand votre premier roman ?

D. B-A.:

J’ai plusieurs manuscrits de roman… Je compte publier mon premier roman vers la fin de cette année 2014 ou début 2015. Ecrire un roman, ce n’est pas difficile, mais il faut veiller aux micro-récits pour éviter les incohérences lors des analepses ou des prolepses qui coupent la linéarité de l’histoire.

Dans Quand « Dieu a faim… », une de vos plus belles pièces, vous abordez la question de l’homosexualité. On sait que le sujet est tabou dans notre société, pourquoi avoir choisi d’aller sur ce terrain ?

D. B-A.:

Pour moi, en littérature, il n’y a pas (et il ne saurait en avoir) de tabous ! Je considère la littérature comme un territoire où, plus que la liberté, défile le monde des impossibles et des incréés. Or, l’homosexualité, excepté les hypocrites qui ferment leur raisonnement, est une réalité africaine et béninoise, bien avant la colonisation ! Et je n’arrive toujours pas à comprendre comment on en vient à dire que c’est une orientation sexuelle importée depuis l’Europe !

Pour moi, à partir de l’instant où un pays accepte la promotion de la démocratie et des droits de l’homme, il doit apprendre à respecter l’individu – à l’inverse de certaines considérations dites traditionnelles, on doit sacraliser l’homme, l’homme vivant ; et non mépriser le vivant en faveur des Morts, des Ancêtres : si les morts doivent empêcher aux vivants d’être heureux, ceux-ci ont le devoir de les tuer, car tuer un mort ne peut pas être un crime ni un meurtre !  En conséquence, on ne doit imposer à qui que ce soit une manière d’être heureux sexuellement à partir de l’instant où il ne fait mal à personne.

Regardez par exemple, ici chez nous, au Bénin, on ne trouve pas si scandaleuses la polygynie ni même l’endogamie. Encore moins le lévirat ou le sororat… Et les hommes d’Etat gèrent mal la nation tandis que le peuple leur renouvelle, avec ou sans fraude, leur mandat.

C’est donc dans cette Afrique souillée par la corruption, la gabegie et la guerre pratiquement légalisées qu’on est intolérants envers l’homosexualité. J’estime que si l’homosexualité est mal (et je me répète : pour moi, l’homosexualité n’est pas mal), alors il y  a pire qu’on ignore, qu’on protège, qu’on normalise, qu’on légalise…

Comment le public a-t-il accueilli la pièce ?

D. B-A.:

Tout de suite, le public m’a pris pour un homosexuel. Surtout quand en septembre 2012, j’ai été invité par l’Association des gays du Bénin au CCF (actuel Institut Français, ndlr.) ou quand l’année passée, j’ai fait un débat sur l’homosexualité sur la chaîneTv Canal 3 Bénin. J’aime quand on se méprend sur ma personne. Mais je ne m’attends pas à mieux dans un pays où le lecteur ou le spectateur de la fiction narrative ou théâtrale est convaincu que la littérature est essentiellement factuelle et non fictionnelle. Il y en a qui pensent que je me suis décidé  dans mes œuvres à choquer et que l’homosexualité n’en est qu’un exemple ; car, pour eux, nul Béninois sérieux ne peut parler de l’homosexualité en des termes si élogieux : c’est une lecture que je respecte. Mais au-delà, Kanlé Clarisse Napporn ou le préfacier Apollinaire Agbazahou et de rares amis tout comme les professeurs d’université l’ont bien accueillie: le Professeur théâtrologue Pierre Médéhouégnon, Chef département des Arts, hormis son article qu’il a produit sur le livre, encadre des étudiants qui s’intéressent à Quand Dieu a faim… dans leurs travaux de mémoire ou de doctorat. Le professeur Mahougnon Kakpo, actuel chef département des Lettres, dans son cours sur La littérature comparée, l’utilise dans son corpus. C’est dire que les avis sont partagés mais il faut faire observer que la majorité reste opaque à de nouvelles idées reçues et enregistrées par le cerveau.

A force d’en discuter, le public verra, comme certains lecteurs de la pièce le reconnaissent déjà, qu’un avocat qui défend un criminel n’en est pas forcément un, encore que dans le cas d’espèce, le crime ne saura jamais être établi au regard des lois protégeant la personne humaine dans toute véritable démocratie. Autre chose : être homosexuel, ce n’est pas exterminer la race humaine, entendu qu’il est des homosexuels désireux d’enfant(s) adoptés ou non, entendu qu’on a le droit de faire le choix de ne jamais procréer…

Vous êtes un écrivain très prolifique, à en juger par le nombre de vos publications qui paraissent chaque année. Comment vous faites pour écrire autant quand on sait que vous êtes aussi enseignant ?

D. B-A.:

Suis-je vraiment prolifique ? Si on compte bien, cela ne fait qu’une quinzaine d’ouvrages… Je fais de l’écriture un objet de divertissement. Peut-être que je cesserai d’écrire quand elle cessera de me divertir…

J’ai remarqué que les personnages de vos œuvres subissent souvent des sorts tragiques. Est-ce un choix délibéré ou il n’y a que les sujets dramatiques qui vous inspirent ? 

D. B-A.:

Il me semble que là vous faites allusion au recueil de nouvelles L’affaire Bissi.

Couverture de "L'Affaire Bissi" de Daté Barnabé-Akayi

Couverture de « L’Affaire Bissi » de Daté Barnabé-Akayi

Que cela soit clair : Je ne crois pas que l’acte d’écrire relève de l’inspiration. Si c’était le cas, je serais toujours sur mon premier ouvrage attendant l’inspiration ! Pour moi, écrire, c’est un acte volontaire. Et toute volonté qui veut se transformer en réalité, en un objet tangible et palpable a besoin de soins et de beaucoup de travail et de persévérance.

Je décide de ce que je veux écrire. Et selon la disposition génétique d’un cerveau qui a filmé toutes ces atrocités de l’humanité, un cerveau comme le mien se laisse facilement séduire par les tragédies existentielles, par ce qui surprend, par ce qui bouleverse, par ce qui rappelle à l’homme qu’il n’est rien dans ce cosmos, rien, rien du tout…mais en même temps, qu’il est tout, c’est-à-dire l’allégresse et la tristesse, le plein et le vide, le jour et la nuit, le bien et le mal, le masculin et le féminin : l’androgynat…

Il n’y a que les sujets tragiques qui me touchent, car mon monde intérieur est inondé de lumières joyeuses, même aveuglantes, que je travaille à rendre plus aveuglantes… et l’extérieur offre à mon dedans ce qu’il n’a pas : l’obscurité existentielle.

Je voudrais, après Nietzsche in La naissance de la tragédie, confier au lectorat que notre existence est tragique. Et pour s’en sortir, il serait souhaitable de l’accepter, de le positiver,  et de vivre en ayant à l’esprit que les épines de la vie s’éclosent au rythme de notre rapport avec nous-mêmes et surtout avec la mort qui demeure un mystère quoi que soutiennent les thanatopracteurs ou les médecins légistes.

 

Comme je le disais plus haut, vous êtes également enseignant. Ces derniers mois, le secteur éducatif béninois a été paralysé par de nombreuses grèves. Que pensez-vous de tous ces mouvements de débrayage ?

D. B-A.:

Il y a que je vis dans un pays où le système éducatif est cancéreux. J’avais parlé quelque part de leucémie. Soyons sérieux : dites-moi le pays qui s’est développé en méprisant son système éducatif ! C’est vrai que le Bénin est un pays à économie dominée, mais il me semble que le cerveau des Béninois est toujours fertile et autonome. Personne ne souhaite les grèves ! Pas même les syndicalistes. Cependant, les conditions de travail et de vie (pléthore des classes, manque de salles de classes et d’enseignants, absence de bibliothèques et de laboratoires, manque ou absence d’infrastructures sportives et/ou culturelles, problèmes de formations et de salaires inadéquats…) des enseignants sont telles que visiblement sans grève, rien de sérieux ne se promet ni ne s’obtient. Mon rêve est que le corps syndical rêve d’une stratégie de grève sans trop léser les apprenants, sans trop abîmer leur cerveau et les générations futures car, nous autres enseignants avons un programme à administrer selon un calendrier officiel. Et les grèves perlées amorcées un peu avant 1990 ne garantissent pas une formation enviable, solide et infaillible. Il est inutile d’adresser des vœux à l’endroit du pouvoir politique qui se plait à politiser à outrance le système éducatif au mépris des instructions des techniciens, des inspecteurs et des docteurs en éducation.

Daté Barnabé-Akayi Photo: DR

Daté Barnabé-Akayi Photo: DR

On entend dire très souvent dans l’opinion publique que depuis l’époque des Jean Pliya, Olympe Bhêly-Quénum, le Bénin n’a plus connu de grands écrivains. Vous qui êtes dans le milieu, le pensez-vous également ?

D. B-A.:

Il n’y a aucun doute : Pliya et Bhêly-Quenum sont de grands écrivains. Mais delà, soutenir qu’il n’y en a plus de grands, c’est reconnaître à la face du monde qu’on n’a pas lu José Pliya, Camille Amouro, Jérôme Nouhouaï, Habib Dakpogan, Arnold Sènou, OkriTossou, Florent Couao-Zotti (Prix Ahmadou Kourouma 2010), …

En fait, ce que je pense c’est que les gens parlent de Jean Pliya et d’Olympe Bhêly-Quénum parce qu’ils se trouvent être étudiés dans les classes du secondaire, donc probablement lus par plus d’un million de Béninois. Jean Pliya déjà présent au primaire, est officiellement lu en cinquième jusqu’à l’année passée, toujours en quatrième et en terminale cette année 2014; et Olympe Bhêly-Quénum en première jusqu’à ce qu’il ne soit remplacé par Florent Couao-Zotti cette année scolaire 2013-2014. Apollinaire Agbazahou étudié depuis 2012-2013 en seconde n’est pas une plume à mépriser. Et après les poètes comme Paulin Joachim, Fernando d’Almeida, Jérôme Carlos, NouréiniTidjani-Serpos, ceux de l’anthologie d’Adrien Huannou, il y a de nouveaux poètes avec les anthologies de Mahougnon Kakpo que j’ai étudié dans mon essai intitulé Lire cinq poètes béninois qui sont à citer, avec fierté. De même que Basile Dagbéto, François Aurore, Louis-Mesmin Glèlè, Florent Eustache Hessou… !

Ceux qui estiment que la littérature béninoise s’arrête à l’époque des Jean Pliya ou Olympe Bhêly-Quénum, s’ils sont sincères, le disent soit par nostalgie, soit par ignorance, soit par méprise du dynamisme de l’esthétique.

Vous avez fait des études de psychologie, quelle influence ont-elles sur votre manière d’écrire et la manière de composer vos personnages ?

D. B-A.:

Je n’ai pas fini mes études de psychologie. Disons que je les ai à peine amorcées, il y a environ dix ans. Mais j’aimais lire les essais philosophiques, psychologiques, psychanalytiques voire mystico-religieux : octobre 2013 par exemple, quand je quittai Montréal pour Paris, je suis fortuitement tombé sur un livre de Gérald Messadié (connu beaucoup plus avec le titre L’homme qui devint Dieu) intitulé Contradictions et invraisemblables dans la bible, que j’ai acheté pour un ami qui aime la spiritualité, et lu. Je veux dire : j’aimais et aime lire les ouvrages qui traitent de l’immatériel, de la psychè, de la force insondable qui nage en nous. Et j’en vêts les caractères de mes personnages ou ma fiction poétique.

Vous travaillez sans doute actuellement sur un prochain livre… A quoi doit-on s’attendre ?

D. B-A.:

J’ai toujours plusieurs livres en chantier, quatre ou cinq à la fois jusqu’à ce que je décide de l’ordre de leur sortie.

Je vous parle de ma prochaine œuvre poétique : Tes lèvres où j’ai passé la nuit. (Imonlè158).

C’est un poème-anadiplose présenté sous forme d’une chaîne fragmentée d’amour. C’est préfacé par le poète-universitaire camerounais d’origine béninoise Fernando d’Almeida que je cite :

« Ce poète n’écrit guère en martelant la page blanche de mots avides d’exorcismes divers. Il parle comme s’il allait à un rendez-vous d’amour avec le réel qu’il nous fait comprendre aussi bien par le cœur que par la pensée. Ainsi plongé tour à tour dans l’effervescence du réel et la spontanéité d’imagination, Daté réduit sa poésie à la giration du profond et de la surface. Il reconstruit ce qui s’offre à lui dans la symbolique du regard. »

 En avant-propos, j’ai rappelé ma conception de la poésie et du déshabillé en exhortant le lectorat au dépistage de l’hépatite et autres précautions sanitaires à prendre, car en matière d’IST ou MST, on ne parle souvent que du sida !